Textes


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Certes les cargos sont à quai
Mille wagons paralysés
Nos peurs et nos fragilités
hantent les places désertées

Mais dans les chambres closes on lit
les livres jusque-là fermés
aux rêves fous, aux utopies
pour des jours à imaginer


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Si la camarde est aux aguets
son stylet viral dans la manche
les merles sifflent dans les haies
où jouent bourdons et pervenches


Le colvert se laisse porter
par l'onde du ruisseau chantant
l'homme en ses doutes confiné
veut croire aux desseins du printemps



2020

Pour l'an nouveau
à nos ventres le souffle
du tromboniste inspiré
qui lance dans la nuit
ses mélodies ailées
celui du souffleur de verre
qui modèle ses elfes
sur le feu de ses rêves
et celui du plongeur
qui va pêcher l'étoile
au fond de l'océan

Jean-Luc Chaubert
(Décembre 2019)

(Poème)

Passerelle de fil
Echelle de raphia
Adolescents fragiles
Echappez-vous par là

Gris canal aux vautours
Rivière d'eau glacée
Orpailleurs de l'amour
Osez vous y risquer

LABYRINTHE

Bruissement d’ailes
Rumeur des ancêtres
Gouttelettes du temps
sur le campement
d’où j’essaie de percevoir le monde
Peu de rêves percent
la toile opaque du labyrinthe
Faut-il vraiment
descendre l’escalier
aux dalles illisibles
jusqu’à l’obscurité
pour voir en se retournant
dans un rectangle d’azur ténu
la branche d’un cerisier qui balance
et l’abeille qui butine?


LE SCAPHANDRIER 

Sous le ciel bleu du carrousel
aux mille ampoules de couleur
sur une gondole à deux ailes
tourne un scaphandrier en pleurs
Il mouille chemise et chaussettes
sous sa carapace d'acier
ne voit plus passer les mouettes
derrière son hublot embué
Il a renfloué des rafiots
tiré des sables des amphores
a chevauché des cachalots
et marché sur des madrépores
Mais il a le coeur qui prend l'eau
car pour l'or d'une laudatrice
il a lâché dans un tango
sa sirène au fond d'une abysse
On croit tracer sous l'océan
des sentiers avec des chandelles
on se retrouve dans un champ
avec du plomb sous les semelles


LE CORBEAU

A quoi pense le corbeau
sur la cime du bouleau
A ses comparses qui criaillent
dans la bataille des broussailles
Aux anémones qui frissonnent
quand passe un rustre qui braconne
Aux longs appels de la roussette
la nuit autour de l'échauguette
Aux noix tombées sur le chemin
Aux jours de gel, de froid, de faim
A un renard hâbleur, trompeur
qui a ranimé sa rancoeur
Aux ariettes des fauvettes
qui lui ont fait tourner la tête
Au roitelet qui le défie
A la chevêche qui l'épie
A la pâleur de la palombe
dont l'ombre glisse sur les tombes
Aux savants gavés de froment
qui ne lisent pas dans le vent
Au ciel, à son immensité
Aux étoiles, à l'éternité
Aux dieux qui auraient tout créé
mais qu'il n'a jamais vu danser


UN APRÈS-MIDI D'AUTOMNE À PRÉVERENGES 

Par un de ces après-midis d'octobre où l'automne lance une insolente fin de non recevoir aux jours gris, où le calendrier ne veut rien savoir de son millésime, où la sève des saules s'autorise de nouveaux élans printaniers, un couple chemine au bord du lac.

La femme s’assied sur le sable. Elle soulève sa jupe, retire ses chaussures et ses bas. Elle marche dans cette fine bande de plage où l’eau affleure les chevilles, où l’empreinte des pas s’imprime dans le sable mouillé. L’homme, resté debout sur la berge, la regarde avancer. Elle se met à courir, à sautiller, éclaboussant sa jupe qu’elle tient retroussée au-dessus de ses genoux. Et puis, parce que l’atmosphère est douce et légère comme une mélodie de Johan Strauss, parce que les érables et les aulnes ont déposé leurs notes de feu et d’or sur les sentiers, parce que les rayons du soleil pianotent sur le lac, un air de valse s’envole, porté par les goélands.

Alors la femme se met à danser. Elle retire son pull de laine et le jette aux pieds de l’homme. La suivant du regard, comme un écolier sage, il tente de déchiffrer l’écriture de la ballerine : voyelles de la corolle de la jupe, consonnes des bras graciles et syllabes chantantes du corps tout entier.
Les abeilles tournoient dans les taillis comme aux beaux jours de mai. Au large un voilier tangue sur les vagues et les mouettes pirouettent et virevoltent dans l'azur. Et dans ses eaux obscures, le ténébreux silure se met à agiter nageoire et barbillons au rythme de la valse musette.

Seul le cygne au col raide suit sa ligne de monarque solitaire. Et sur les fonds plats et froids, l’épave d’une barque de passeurs et son coffre de chagrins noyés ne reçoivent plus la musique terrestre.
La femme tend vers l’homme ses bras nus. Il court vers elle, il l’enlace, leurs membres se mêlent et dessinent entre eau et ciel la chorégraphie de l'amour qu'ils croient éternel parce qu'en ce lumineux jour d'automne ils ne peuvent imaginer que l'hiver et ses lugubres échéances les rattraperont.


Plus à l’est, au pied des vignes de Lavaux chatoyantes dans leur parure d’automne, la vendange dans les fûts a entrepris la ronde lente de la fermentation. En sa maison de Treytorrens, Charles-Ferdinand ferme son cahier où il vient d’écrire de sa plume aux traits larges « C’est parce que tout doit finir que tout est beau ».